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6 millions d’anciens détenus américains n’ont pas le droit de vote : les nouvelles lois Jim Crow

Ivie 15 février 2014 Société

Le droit de vote est le ciment de toute démocratie. Aux Etats-Unis, près de 6 millions d’Américains n’ont plus ce droit car ils ont été condamnés dans le passé. Dans plusieurs Etats, le fait d’avoir été incarcéré prive le citoyen de son accès aux urnes et ce, à titre permanent. Mardi dernier, Eric Holder, le Procureur général des Etats-Unis a exhorté les Etats d’abroger les lois interdisant aux anciens détenus de voter, une démarche qui permettrait de rétablir le droit de vote à des millions de personnes.

Les détenus étant majoritairement noirs, ces lois viseraient à contrôler une fois de plus une communauté. Les afro-américains représentent 1/3 des quelques 5,8 millions de personnes interdites de vote. En Floride, dans l’Etat de Virginie et dans le Kentucky, 1 noir sur 5 n’a plus ce droit. Holder, jugeant ces mesures dans la lignée des lois ségrégationnistes de la fin du XIXe siècle, a exprimé son indignation face à ce qu’il considère comme une atteinte aux libertés fondamentales d’un citoyen : « Bien qu’un siècle se soit écoulé depuis la Reconstruction, des Etats ont utilisé des mesures pour dépouiller les afro-américains de leurs droits les plus fondamentaux, l’impact de la privation des droits civiques sur les communautés modernes de couleur reste à la fois disproportionné et inacceptable »

L’appel d’Eric Holder est symbolique car le gouvernement fédéral n’a pas le pouvoir d’influencer la décision des Etats mais il n’en reste pas moins nécessaire. Presque tous les Etats interdisent aux gens de voter lorsqu’ils sont en prison. Dans quatre d’entre eux (Floride, Iowa, Kentucky et Virginie), les personnes anciennement incarcérées sont exclues des urnes à vie, à moins qu’elles reçoivent la clémence du gouverneur après de longues années de batailles judiciaires.

En Floride, les personnes privées de leur citoyenneté ont des possibilités d’emplois limités et ne peuvent, par exemple, pas acheter de maison. Ces lois leur interdisent aussi de faire partie d’un jury, elles affectent donc la capacité des minorités à être convenablement représentées lors d’un procès. Le dernier exemple symbolique reste le très médiatisé procès de George Zimmerman, meurtrier du jeune Trayvon Martin, dans lequel le jury se composait de 5 blancs et d’1 hispanique.

Entraver le droit de vote des noirs

Le XVème amendement, ratifié en 1870, garantit que « le droit de vote des citoyens des Etats-Unis ne sera dénié ou limité par les Etats-Unis, ou par aucun Etat, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude ». L’interdiction du droit de vote étant rendu inconstitutionnelle, les sudistes durent élaborer des mesures subtiles pour empêcher les noirs de voter comme la Poll Tax, des tests scolaires ou encore des intimidations. Ce n’est qu’en 1965 que fut adopté le Voting Right Act, la loi sur les droits de vote. Cette loi supprima ces restrictions et permit à la population noire de prendre part aux élections. D’ailleurs, le pourcentage de participation des électeurs afro-américains a bondi jusqu’à dépasser celui des Blancs lors des élections de 2008 et de 2012. Afin de prévenir les abus des états sudistes, ceux-ci se retrouvèrent dans l’obligation de demander l’autorisation du Département de la Justice avant de procéder à toute modification de leurs lois électorales. Cette disposition fut annulée en 2013 par la Cour Suprême qui a estimé que la mentalité des sudistes avait évolué et que d’imposer des restrictions à certains Etats était contraire au principe du fédéralisme.

Depuis, des Etats ont annulé les votes anticipés qui étaient utilisés par un grand nombre de personnes issues des minorités, ce qui a rallongé considérablement les files d’attentes et affecté une fois de plus les minorités. Le Texas argue que ces nouvelles mesures ne tendent pas à viser les minorités mais les démocrates et qu’elles ne sont en aucun cas discriminatoires.

Incarcération de masse des noirs, moyen légal interdisant le droit de vote

L’enfermement carcéral reste le meilleur moyen de contrôler une communauté de manière légale. En 1890, 90% de la population carcérale du Sud était noire. Aujourd’hui, alors que les noirs ne représentent que 13% de la population, ils représentent près de 50% de la population carcérale du pays.

Le Sentencing Project a récemment conclu dans un rapport que les Etats-Unis violaient le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, stipulant que tous les citoyens doivent être égaux en droit : « Les personnes issues des minorités raciales ont plus de chance que les Américains blancs d’être arrêtées. Une fois arrêtées, elles ont plus de chance d’être condamnées et une fois condamnées, elles ont plus de chances d’encourir des peines sévères »

L’étude démontre également que les afro-américains ont 6 fois plus de chances d’être incarcérés par rapport à un blanc. Si ces tendances se poursuivent, un homme noir sur 3 naissant de nos jours peut s’attendre à aller en prison au cours de sa vie, contre 1 homme blanc sur 17. Dans son best-seller « The New Jim Crow », Michelle Alexander dénonce ces incarcérations de masse en les comparant à des nouvelles lois Jim Crow. Bien qu’il y ait évidemment de grands criminels parmi les détenus noirs, l’ACLU (l’Union américaine pour les libertés civiques) a mis en évidence que des milliers d’entre eux étaient emprisonnés à perpétuité pour des délits non violents. Le nombre de prisonniers américains condamnés à la perpétuité a quadruplé en vingt ans. Majoritairement emprisonnés à vie ou condamnés à mort, leurs chances de sorties sont minces. Ne pouvant voter en prison, l’infime pourcentage d’entre eux qui sont libérés n’a toujours pas ce droit.

A trop cibler et stigmatiser les minorités avec une quantité de lois visant à restreindre leurs libertés, les gouverneurs oublient un fait démographique indéniable : en 2050, les minorités deviendront majoritaires.

 

 

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